Charles de Gaulle: Chef de la France en temps de guerre

La tourmente de la Seconde Guerre mondiale a fait des héros et des noms familiers de nombreux militaires, dont la plupart étaient déjà en position de pouvoir militaire et dont les décisions et les actions ont façonné les politiques et les orientations militaires de leurs pays. Charles de Gaulle, cependant, occupait une position d’obscurité relative au sein de son armée. C’est-à-dire jusqu’à ce que les Allemands envahissent sa patrie en mai 1940.

Dans sa jeunesse, de Gaulle s’intéressait avant tout au sort de la France, que ce soit en tant que sujet d’histoire ou en tant qu’enjeu de sa vie publique. Né à Lille en 1890 et ayant grandi à Paris, il est le fils d’un père traditionaliste et d’une mère que, dans ses mémoires, de Gaulle décrit comme ayant  » une passion sans compromis pour son pays, égale à sa piété religieuse. »Il a rejoint l’armée en 1909 et, comme il le fallait alors, a servi dans les rangs pendant un an. En 1910, il entre à l’académie militaire de Saint-Cyr. Sa première affectation au 33e Régiment d’Infanterie le met en contact avec un colonel Henri Pétain. Pétain s’élèvera plus tard au grade de maréchal de l’armée et deviendra le sauveur de la France à Verdun pendant la Première Guerre mondiale. Pendant la Première Guerre mondiale, de Gaulle a appris de première main la dure réalité du combat. Il a été blessé à trois reprises et a passé les 32 derniers mois de la guerre en tant que prisonnier.

Entre les deux guerres, de Gaulle participe à une brève campagne en Pologne et sert comme professeur d’histoire à Saint-Cyr. C’est ici qu’il a acquis une réputation d’écrivain militaire et de théoricien tactique. Dans l’un de ses ouvrages publiés, L’Armée du futur, il expose sa théorie sur la nécessité d’une armée mécanisée et l’avenir de la guerre des chars. Bien que beaucoup de ses théories aient été ridiculisées par l’ancien établissement militaire, il a finalement été détaillé au Secrétariat général de la Défense Nationale, l’état-major consultatif militaire du premier ministre français. Cette mission a donné à de Gaulle un aperçu du fonctionnement de son gouvernement et a cultivé son cynisme pour le système politique français. C’est là aussi qu’il commence à formuler ce qui deviendra plus tard sa doctrine politique.

La France n’était pas différente des autres participants à la Grande Guerre dans son désir d’empêcher qu’un tel événement ne se reproduise. Les champs tueurs l’avaient saignée de sa jeunesse et de sa vitalité. La dépression des années 1930 avait affecté son peuple comme le reste du monde. Le leadership fort requis pour aider au redressement n’existait pas. En fait, sous son régime parlementaire, la France a eu 14 gouvernements formés entre 1932 et 1937. Le bien-être social est devenu la priorité de son peuple et de son gouvernement. Au cours de ces mêmes années, de l’autre côté de la zone démilitarisée du Rhin, son voisin a recommencé à dominer. Adolf Hitler avait sorti l’Allemagne de la dépression avec un programme économique solide et avait secrètement commencé le réarmement de son armée.

La France n’était pas inconsciente du rétablissement de son voisin mais estimait que le traité de Versailles contiendrait les énergies de l’Allemagne. Préoccupée par ses déboires sociaux, la France fait peu pour moderniser ou agrandir son armée. Pour apaiser les alarmistes militaires, une série de fortifications appelée ligne Maginot a été construite à un coût élevé pour se prémunir contre les agressions venant de l’est. De Gaulle, témoin de la modernisation de l’armée allemande, est devenu un ardent défenseur du développement de divisions blindées motorisées. Il a fait valoir que pour une fraction de ce que coûtait la ligne Maginot, la France pourrait équiper et déployer plusieurs divisions blindées. Ses appels sont tombés, pour la plupart, dans l’oreille d’un sourd. Il a trouvé une ouverture d’esprit en Paul Reynaud, membre de la Chambre des députés. Reynaud voit également la nécessité de moderniser les forces françaises, mais ne parvient pas à convaincre les autres membres du gouvernement de soutenir ses vues. Lorsque Reynaud succède à Edouard Daladier à la tête de l’État en mars 1940, il est trop tard pour empêcher la tragédie à venir.

Ainsi, en mai 1940, lorsque le mastodonte allemand tourna vers l’ouest et gronda vers la France, l’armée française se trouva totalement non préparée. La ligne Maginot a été contournée, laissant la ligne de défense tant vantée de la France totalement inutile. Trop tard pour être efficace, de Gaulle reçoit le commandement de la 4e Division Blindée le 11 mai et le commandant du front nord-est, le général Alphonse Georges, lui dit :  » Voici votre chance d’agir. »Malgré le fait que la division était nouvellement formée et inexpérimentée, de Gaulle monta une contre-attaque, pour être rapidement balayé par l’avance allemande. Se regroupant deux jours plus tard, il tente de renouveler son attaque et pénètre réellement la ligne allemande, mais reçoit l’ordre de se retirer car sa division est nécessaire ailleurs. Reynaud récompense ses efforts en nommant de Gaulle sous-secrétaire à la guerre.

Dans ses nouvelles fonctions, de Gaulle est confronté au désespoir et à l’indécision des dirigeants français. Reynaud envoie de Gaulle en Angleterre avec un plaidoyer pour envoyer plus de forces et d’avions britanniques. Cependant, le Premier ministre Winston Churchill était déjà résigné au fait que la France tomberait. Il a assuré de Gaulle qu’il ferait ce qu’il pouvait, mais a expliqué que la Grande-Bretagne était mal préparée à la guerre et ne pouvait pas envoyer plus d’aide aux Français au détriment de la défense de son propre pays.

De retour en France, de Gaulle trouve le gouvernement faire ses valises et se préparer à fuir Paris face à l’avancée allemande. L’état-major penchait vers l’appel du maréchal Pétain à capituler. De Gaulle tente de persuader Reynaud de relever le général Maxime Weygand, commandant suprême de la France, en faveur d’un commandant plus déterminé à combattre. Reynaud y consent finalement, mais quelques heures plus tard, de Gaulle découvre que Reynaud a changé d’avis et que lui aussi penche désormais pour un armistice.

Churchill fit une visite rapide et, lors des réunions ultérieures entre les deux gouvernements, il manifesta de la sympathie mais ne prit aucun engagement. Les réunions gouvernementales et militaires tenues après le départ de Churchill convainquirent de Gaulle que les dirigeants français allaient capituler. De Gaulle lui-même a reconnu à contrecœur la futilité de sauver la France métropolitaine et a commencé à préconiser de s’installer dans les colonies françaises d’Afrique du Nord ou de se consolider dans la région bretonne pour poursuivre le combat. Le premier ministre Reynaud envoie de nouveau de Gaulle en Angleterre dans le but de se procurer le transport nécessaire à l’évacuation. Il portait avec lui le message que si la France était incapable de s’accrocher au continent européen, elle continuerait le combat en Afrique du Nord. L’accueil britannique, tout en étant courtois, est négatif et laisse à de Gaulle le sentiment vide que les alliés de la France la désertent. De Gaulle s’est également rendu compte qu’il n’y aurait pas de « Redoute bretonne  » ou de stand en Afrique. À son retour, de Gaulle, fatigué mais déterminé, informe formellement Reynaud de sa décision de partir en Grande-Bretagne pour poursuivre le combat. Reynaud a donné à de Gaulle 100 000 francs provenant de fonds secrets, dont le but n’est pas enregistré. Le lendemain, de Gaulle partit pour l’Angleterre,  » transportant, dans ce petit avion « , écrivait Churchill,  » l’honneur de la France. »

De nombreux critiques de de Gaulle ont affirmé qu’il était un traître. Le gouvernement de Vichy l’a même condamné à mort par contumace. De Gaulle considérait tous ceux qui servaient le gouvernement de Vichy comme les vrais traîtres. Son arrogance était légendaire chez les Alliés, et il affirmait à tous ceux qui l’écoutaient qu’il était le seul vrai gouvernement français. Le président Franklin D. Roosevelt a souvent fait remarquer : « Parfois il se prend pour Jeanne d’Arc et parfois il se prend pour Clemenceau. »

Churchill tolérait et apaisait son ego alors que de Gaulle était l’invité du gouvernement britannique. De Gaulle a été toléré en partie parce qu’il était le seul Français à l’époque qui aurait même une chance lointaine d’influencer les partisans français lorsque leur aide serait nécessaire et en partie parce que le gouvernement britannique sympathisait avec son sort.

Dans ses mémoires, De Gaulle dresse le portrait d’une population française trahie par ses dirigeants et suppliant pour son leadership. En réalité, de nombreux Français patriotes n’ont pas eu les opportunités dont il bénéficiait. On lui a donné l’utilisation de la BBC (British Broadcasting Corporation) pour ses émissions de propagande de la France combattante sur le continent, ainsi que l’aide alliée pour fournir le transport et l’équipement à ses partisans. Au début, la majorité des groupes patriotiques et des partisans français ne soutenaient pas de Gaulle malgré ses premières revendications.

De Gaulle exigea que les Alliés le traitent lui et ses partisans comme des partenaires à part entière, pour inclure des armes et le commandement des troupes. Sa pique d’être exclu de l’invasion alliée de l’Afrique du Nord française et son invitation subséquente à aider le général Henri Giraud à former un comité pour superviser les colonies françaises lui valent une réprimande de la part de Churchill. En arrivant à Alger, de Gaulle est insulté par les mesures de sécurité prises, notamment le séquestrer dans une villa réquisitionnée entourée de barbelés. Il a fait connaître son mécontentement à Churchill, qui a éclaté: « C’est un pays occupé! »

Il se joint à contrecœur à Giraud pour former un comité de direction selon les directives énoncées par les Alliés. De Gaulle méprisait Giraud et son peuple pour leur allégeance antérieure au gouvernement de Vichy et les élimina rapidement du comité, obtenant un contrôle total pour lui-même. Il informa les Alliés que les colonies d’Afrique du Nord étaient souveraines françaises et qu’elles étaient les bienvenues tant qu’elles continuaient à le soutenir lui et sa mission en France libre. En réalité, de Gaulle n’avait pas grand-chose pour étayer une telle affirmation. Il ne contrôlait aucun militaire. Les unités militaires françaises obéissent toujours à Giraud et combattent aux côtés des Alliés tout au long de la campagne d’Afrique. Les Alliés fournissent également la nourriture et le matériel nécessaires au maintien des colonies. Churchill a écrit‘ « J’en voulais à son attitude arrogante. Le voici, réfugié, exilé de son propre pays sous peine de mort, dans une position entièrement dépendante de la bonne volonté du gouvernement britannique, et maintenant aussi des États-Unis. Les Allemands avaient conquis son pays. Il n’avait aucun véritable pied nulle part. Peu importe, il a défié tout. »

De Gaulle pensait que s’il avait été inclus dans la planification de l’invasion de l’Afrique du Nord, il en aurait résulté moins d’effusion de sang. Il n’a pas été inclus dans le projet d’invasion car les Américains comptaient sur le soutien des Africains français et la faible opposition du gouvernement de Vichy. De Gaulle était considéré comme un traître par les deux groupes, et la coopération française n’était pas possible avec son implication. De Gaulle ne s’attachait guère à ces groupes. Il a versé du sang français dans sa désastreuse tentative de prise du port de Dakar en octobre 1940, accusant le gouvernement de Vichy d’avoir  » abusé du courage et de la discipline de ceux qui leur étaient soumis. »Dans sa tentative de sortir de sous le pouce des Alliés et d’établir un territoire français libre, de Gaulle a monté une série de petites campagnes pour libérer l’Équateur français, causant de nombreuses pertes avec très peu de résultats stratégiques. Sa décision de combattre ses propres compatriotes à la place des Allemands n’a guère dissipé l’affirmation de Vichy selon laquelle de Gaulle était un traître. Ce n’est que lorsque le gouvernement de Vichy a commencé une collaboration pure et simple avec ses maîtres allemands que ses compatriotes ont commencé à se tourner vers de Gaulle pour le leadership.

Tout au long de la guerre, de Gaulle a fait des demandes des Alliés au nom de la France, dont la plupart ont été ignorées. Lorsqu’il devint évident que la libération de Paris était possible, de Gaulle informa le général Dwight D. Eisenhower que si Eisenhower n’ordonnait pas la prise de Paris, de Gaulle ordonnerait au général français Philippe LeClerc et à la 2e Division Blindée française, rattachée au commandement du général américain Courtney Hodges à Argentan, de prendre Paris. Le plan d’Eisenhower était de contourner Paris en faveur d’un mouvement vers l’est, et il refusa de détacher LeClerc à de Gaulle. Ce n’est qu’après avoir appris que les Allemands occupant Paris avaient l’ordre de détruire la ville qu’Eisenhower ordonna à LeClerc de se rendre à Paris dans le but d’éviter une crise politique. Le 25 août 1944, en fin d’après-midi, le général Charles de Gaulle arrive à Paris sous les acclamations de milliers de personnes. Une seule chose a entaché son retour triomphal. Le document de reddition, qui devait être signé par le général allemand vaincu et LeClerc, avait été modifié pour inclure les signatures des chefs de la résistance française ainsi qu’un dirigeant communiste notable. De Gaulle était furieux et réprimandait LeClerc pour avoir permis que cela se produise. Oubliez le fait que les communistes et les résistants avaient fait la guerre chez eux pendant que de Gaulle consolidait son pouvoir ailleurs ; de Gaulle n’allait pas partager le pouvoir qu’il chérissait tant.

Bien que général français, de Gaulle n’a jamais reçu le commandement d’une armée alliée, française ou autre. Sa réputation précoce de tacticien et de théoricien n’a jamais été mise à l’épreuve à grande échelle. Il a construit une base de pouvoir pour l’établissement éventuel d’un gouvernement français et a essayé d’obtenir pour la France le statut d’égal à part entière parmi les Alliés victorieux jusqu’à la fin de la guerre. Son traitement par les Alliés, en particulier le snobage par les États-Unis, a aigri de Gaulle. Bien que la France ait partagé l’occupation d’une Allemagne divisée, de Gaulle n’a pas été invité aux Trois Grandes conférences de Potsdam et de Yalta. Son désir que la France retrouve sa gloire et son pouvoir d’antan devient une obsession.

En 1944, le gouvernement provisoire de de Gaulle s’empare de la France libérée. Inefficace, sa principale réalisation a été la construction du moral. Il démissionne en 1946 en raison d’un différend sur la composition du nouveau gouvernement. De Gaulle voulait une présidence forte et non responsable devant l’assemblée générale élue. Une poussée en faveur d’une assemblée générale plus forte l’a emporté. Il tenta un retour en 1947 mais ne put jamais atteindre la majorité dont il avait besoin, et après une lutte de six ans, il prit sa retraite. En 1958, face à l’aggravation des problèmes économiques et à l’Âpre querelle sur l’indépendance de l’Algérie, la France fait de nouveau appel à de Gaulle pour diriger. Nommé premier ministre, il a reçu une grande autorité, et l’histoire lui attribue l’amélioration de l’économie et la résolution de la crise algérienne. En réalité, l’œil de de Gaulle était fixé sur les affaires étrangères. La relance économique était en fait le résultat des efforts du parti au pouvoir précédent et du renforcement global des économies européennes. Sa vision du retour de la France en tant que puissance mondiale ne s’est jamais concrétisée. Une à une, les colonies africaines qu’il a si durement battues pendant la guerre ont cherché et obtenu l’indépendance. La tentative de De Gaulle de conserver un empire en ruine a conduit la France dans un conflit long et coûteux en Asie du Sud-Est, un conflit que son pays ne pouvait pas se permettre.

Snobé par les autres nations européennes dans sa campagne pour placer la France à la tête de la communauté européenne, de Gaulle oriente la France vers l’indépendance vis-à-vis de ses voisins dans les années 1960. Il démissionne en 1969 après la défaite d’un référendum destiné à lui donner un plus grand pouvoir constitutionnel. Il mourut l’année suivante.

Cet article a été écrit par Patrick Johnson et paru initialement dans le numéro de novembre 1993 du magazine World War II. Pour plus d’articles intéressants, abonnez-vous au magazine World War II aujourd’hui!